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« Le bal des folles » : Les femmes reprennent le pouvoir

J’ai entendu parler du premier roman de Victoria Mas, Le bal des folles, chez Albin Michel, dans une des émissions de François Busnel La Grande Librairie. Merci à lui d’ailleurs d’avoir invité cette auteure sans quoi je serais surement passée à côté de cette petite merveille. Une journée. Il m’aura fallu une journée pour le commencer et le terminer. J’ai été littéralement happée par cette histoire de femmes, par l’histoire de La Salpêtrière que je ne connaissais pas du tout.

Une histoire qui fait froid dans le dos. Le bal des folles s’inspire de faits réels, s’inspire de ces femmes enfermées pour la plupart pour avoir oser s’exprimer, tenir tête à leur mari, pris un amant alors que leur conjoint en faisait tout autant de leur côté … Des femmes comme détritus d’une société patriarcale de la fin du 19e siècle, enfermées dans leurs corsets trop serrés pour qu’elles ne puissent plus ni respirer ni penser.

C’est d’abord les pauvres, les mendiantes, les vagabondes, les clochards qu’on sélectionnait sur ordre du roi. Puis ce fut au tour des débauchées, des prostituées, des filles de mauvaise vie, toutes ces « fautives » étant amenées en groupes sur des charrettes, leurs visages exposées à l’oeil sévère de la populace, leurs noms déjà condamnés par l’opinion publique. Vinrent ensuite les inévitables folles, les séniles et les violantes, les délirantes et les idiotes, les menteuses et les conspirationnistes, gamines comme vieillardes

Résumé

Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles, d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques. Ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

Les rêves sont dangereux, Louise. Surtout quand ils dépendent de quelqu’un.

Avant de vous parler du roman, je voulais juste vous faire un petit topo historique sur La Salpêtrière. Je suis moi-même allée chercher quelques informations n’osant croire qu’un tel endroit ait pu exister. Et plus j’ai cherché, plus j’ai perçu l’ampleur de l’horreur et de cette réalité. J’ai eu beaucoup de mal à croire que ce que je venais de lire avaient vraiment pu exister. Le docteur Charcot, neurologue français, et ses séances d’hypnose sur les « folles » avec comme spectateur une foule masculine curieuse et obsédée, les « traitements » atroces infligés des compresseurs ovariens jusqu’à cette tige de fer chaude introduite directement dans le vagin pour calmer les crises.

Un roman qui révèle une réalité difficile à encaisser

Autre fait avéré, l’existence d’Augustine, dont le roman fait référence à quelques reprises mais sans d’y attarder non plus. Pour le docteur Charcot, elle était « un exemple très régulier et classique » d’hystérie, elle était son « chef d’oeuvre ». Elle était l’attraction des leçons du mardi du docteur et le tout Paris s’y retrouvait pour assister à ses crises. Elle était le symbole de La Salpêtrière. Dans le roman, le personnage de Louise, une jeune femme violée par son oncle, souhaite plus que tout lui ressembler.

Et ce titre, Le bal des folles, qu’en est-il vraiment ? Figurez-vous et j’en suis la première effrayée, qu’il a vraiment existé lui aussi. Il s’agit d’un bal qui avait lieu à La Salpêtrière à la mi-carême. Le gratin parisien s’y retrouvait, sur invitation, pour assister aux déambulations heureuses des « patientes ». Pour elles, ces festivités représentaient un moment heureux et léger, un moment pour oublier leur condition.

Elles passaient des semaines entières à préparer leurs costumes, à les repriser, les essayer, à défiler dans les dortoirs habituellement lugubres. En réalité, ce bal avait plus des airs de cirque ambulant où les « monstres » attisaient la curiosité, la moquerie et l’obsession de l’intelligentsia.

Les monstres ne sont pas ceux qu’on croit.

Au delà de ces faits historiques dont s’inspire Victoria Mas, il y a l’histoire d’Eugénie Cléry, une seule adolescente de la bonne société française. Au sein de sa famille, il y a sa grand-mère, aimante -ce qui semblerait-, sa mère, une femme effacée et bien comme il faut, Théophile son frère qui reçoit tous les lauriers et occupe une place de choix pour succéder à la figure paternelle à l’assise ferme et intransigeante.

Alors quand la jeune Eugénie révèle son don – que vous découvrez par vous-même- , étrange, bizarre mais surtout anormal, la décision est prise et elle se retrouve sans crier gare aux portes de La Salpêtrière. Elle réalise alors que pour la famille Cléry, elle n’existe plus, et qu’elle ne les reverra sans doute jamais. Un crève coeur pour le lecteur du 21e siècle qui ne voit en son don qu’une manifestation surnaturelle et en rien les contours d’une hystérique folle à lier.

Et au milieu de cette mascarade, un homme redistribue les cartes

Nous suivons donc le destin d’Eugénie dans les méandres froids, austères et humides de cet endroit lugubre. Nous suivons les destins de femmes, de Geneviève, l’infirmière en chef auprès de qui Eugénie va trouver réconfort et soutien, de Thérèse la tricoteuse du dortoir, de Louise, la frêle Louise que l’amour rend aveugle …

Et au milieu de ces destins de femmes il y a Théophile, le personnage masculin, la figure du roman qui nous rassure sur les intentions des hommes. Ils ne sont donc pas tous sur la même lignée ! Certains oeuvrent pour mettre fin à cette mascarade. Théophile représente l’espoir, il nous dit que rien n’est perdu, qu’une génération plus jeune est dotée d’une autre énergie.

Le bal des folles est le roman de la libération, les chaines qui engourdissaient les membres lourds et flétris d’une armée de femmes finissent par se rompre. Victoria Mas réussit à fondre en un seul et même texte la dureté d’un réalisme historique aveuglant et cette valse romanesque qui tempère et offre la douceur qui nous fait espérer.

 

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