Impressions littéraires

« La deuxième femme » : Le féminicide dans un roman noir irrésistible, nauséeux et terrible

C’est toujours avec beaucoup de plaisir que je reçois certaines parutions des éditions du Masque en avant-première (sortie de 15 janvier prochain), d’autant plus quand il s’agit d’un coup de cœur. Je risque donc de vous livrer ici une chronique enflammée et convaincue par la dernière parution de Louise Mey, La deuxième femme.

Résumé

Sandrine ne s’aime pas. Elle trouve son corps trop gros, son visage trop fade. Timide, mal à l’aise, elle bafouille quand on hausse la voix, reste muette durant les déjeuners entre collègues. Mais plus rien de cela ne compte le jour où elle rencontre son homme, et qu’il lui fait une place. Une place dans sa maison, auprès de son fils, sa maison où il manque une femme. La première. Elle a disparu, elle est présumée morte, et Sandrine, discrète, aimante, reconnaissante, se glisse dans cette absence, fait de son mieux pour redonner le sourire au mari endeuillé et au petit Mathias. Mais ce n’est pas son fils, ce n’est pas son homme, la première femme était là avant, la première femme était là d’abord. Et le jour où elle réapparaît, vivante, le monde de Sandrine s’écroule.

Un portrait de famille peint en bleu

Grosse conne, grosse pute, grosse grosse, moche … C’est ainsi que Sandrine se voit. Elle se regarde dans le miroir et elle ne voit qu’un corps flasque, dénué d’intérêt et de beauté. Alors quand « l »homme qui pleure » sa femme disparue apparait sur son écran de télévision son cœur explose. Quand « l’homme qui pleure » plante ses yeux dans les siens et lui ouvre les portes de sa maison, Sandrine bascule. Elle bascule dans une vie rêvée où elle a enfin une place, où elle n’est plus que ce tas difforme que personne ne regarde. Elle devient la femme de quelqu’un, la mère de substitution de Mathias, ce petit garçon qui vient de perdre sa maman. La machine semble bien huilée. Un portrait de famille parfait lisse et brillant à souhait. Les sourires figés. Mais voilà la première femme, Caroline, n’est pas morte. Elle apparait dans le petit monde de Sandrine comme une intruse prête à tout pour récupérer ce qu’on lui a pris : son fils et son époux. Mais Caroline a oublié. Caroline souffre d’amnésie jusqu’au jour où elle se souvient. De tout.

Elle ne comprend pas, tout est absurde, il a déjà fait ça, lui ordonner de s’expliquer sur des choses, un retard, un dîner pas prêt, un texto qu’elle ne lui avait pas montré, mais jamais, jamais il n’a été aussi furieux, et elle n’arrive pas à comprendre

J’ai été incapable de lâcher ce livre. Je l’ai lu d’une traite avec ce besoin de savoir, connaître la suite, enchaîner les pages sans m’arrêter malgré ce goût amer dans la bouche, cette nausée qui nous prend en lisant certains passages plutôt glaçants et terribles. J’ai adoré le ton choisi par Louise Mey, cette vision de l’intérieur comme si nous étions en caméra embarqué sur les épaules de Sandrine. Nous sommes dans sa tête, à chaque seconde, à chaque réflexion, pensée, peur, chute, coup, anxiété, pause, respiration, saignement, caresse, viol … Ce point de vue n’offre aux lecteurs aucun répit, nous tremblons avec elle, nous sommes au sol et recroquevillés, nous sommes révoltés, nous sommes sous emprise, nous sommes subjugués par cet homme et ses facettes, « l’homme qui pleure » et M. Langlois l’homme qui frappe. Le fil de l’histoire est insoutenable et pourtant nous ne pouvons que porter Sandrine à bout de bras. Nous avons la terrible envie de lui dire : « Mais pars ! Quitte cette maison ! Qu’attends-tu ? Ne vois-tu pas les signes ! »

Une prise de conscience

Vous l’aurez sûrement compris il y est question de féminicide. Un crime, un meurtre au cœur de l’actualité. La deuxième femme est un roman qui sensibilise. Je connaissais le féminicide mais de très loin sans jamais avoir approfondi le sujet. L’écriture de Louise Mey est une vraie claque. Elle va loin, très loin dans les souffrances physiques et psychologiques. Nous ne pouvons être que dans l’empathie. Il m’a été quasi impossible de prendre du recul et de ne pas plonger à 1000% dans cette horrible histoire que nous pouvons voir comme un témoignage romancé. Elle aide surtout à comprendre à quel point il est difficile de sortir d’une telle emprise, à quel point il est difficile d’être prise en charge et écouter. Un roman qui permet de réaliser l’urgence de la situation de toutes ces femmes comme Sandrine qui ne voient pas, qui ne réalisent pas, qui culpabilisent et se dénigrent. Le processus comportemental est tellement insidieux qu’il est dur d’en saisir tous les mécanismes.

Elle se dit confusément que ça va, que ce n’est pas grave. Elle sait qu’elle n’est pas elle-même ces derniers jours, et lui non plus. Elle sait que tout cela est extra-ordinaire. Il faut qu’elle fasse un effort. Sinon, elle va tout gâcher.

J’ai également adoré la place accordée à Caroline, la première femme. Comme Sandrine, avant de comprendre de quoi il retourne, nous jouons la carte de la méfiance et pensons immédiatement au crêpage de chignon sur fond de meurtre. La première femme éconduite vient réclamer son dû et prend la nouvelle venue en grippe pour la faire payer. En réalité, Caroline va avoir un rôle salvateur dans l’histoire. Elle n’est en rien l’ennemi mais l’attitude de Sandrine, pied et poing lié à son compagnon, nous fait penser le contraire. Le revirement de situation arrive comme un nouveau souffle, un souffle d’espoir et alors seulement, le lecteur est en droit de se dire que l’histoire peut, malgré tout, offrir une fin heureuse.

 

 

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