Impressions littéraires

« Les yeux fumés » : les bas-fonds d’une banlieue sous une plume acérée et familière

La couverture du nouveau roman de Nathalie Sauvagnac, Les yeux fumés aux Editions du Masque m’a tout de suite fait penser au film La Haine, à cette fameuse scène culte montrant un Vincent Cassel remonté face à son miroir, tentant de se donner une contenance de circonstance avec son célèbre « C’est à moi que tu parles ?! ». La première du livre en noir et blanc -comme le long métrage de Mathieu Kassovitz – reprend d’ailleurs le symbole du flingue mimé avec la main. Une référence cinématographique d’envergure qui campe d’emblée le décor.

Résumé : 

Au centre, il y a Philippe. Philippe qui vit dans une cité et passe ses journées à traîner, fumer et piquer des bières au centre commercial. Philippe, entouré d’une mère qui le déteste ouvertement, d’un père effacé qui a renoncé depuis longtemps et d’un frère aussi beau que bête.
À côté, il y a Bruno, son pote baroudeur et destroy. Bruno qui raconte qu’il a fait le tour du monde, a connu les plus belles femmes, qu’il n’est là que de passage, avant son prochain voyage.
Autour, il y a Gros Riton, P’tit Louis, Mme Piccini, La Vieille, Flora avec ses seins d’enfant et Anne, la plus moche des moches. Et puis il y a les canards du parc qui s’étouffent avec des bouts de plastique, les grues et les murs qui tiennent avec les dealers, les gamins qui crient trop fort aux pieds des barres d’immeubles.
Les petites violences du quotidien n’atteignent pas Philippe, tant qu’il y a de la bière et les histoires de Bruno pour inventer un autre horizon que celui des tours de béton.
Jusqu’à ce qu’un drame vienne pulvériser son équilibre de papier et déclenche la bombe à retardement…

Je suis un peu comme une merde qu’on aurai posée au milieu du salon et que personne ne voudrait aller jeter dans les chiottes

Une errance immobile entre crasse et rouille 

Ce roman est d’une tristesse écœurante et mordante. N’y voyez rien de péjoratif bien au contraire. Nous suivons les pérégrinations de Philippe, un jeune homme qui ne trouve sa place nul part. Nathalie Sauvagnac nous offre les tableaux d’une existence rongée par la poussière, l’acide, la rouille, la crasse, le dégoût, la violence, l’oisiveté et l’odeur nauséabonde d’un fond de poubelle. L’autrice offre à nos papilles une amertume néfaste et réussit à nous plonger dans un monde en éveillant nos sens.

Au fil de la lecture, j’ai eu la sensation d’entendre un pare brise qu’on pulvérise, la porte d’une cave qui grince, le ramdam d’un ascenseur trop étroit,  de sentir le goût du mauvais shit, l’odeur du tabac froid imprégnant un canapé rongé par les mites, celle d’un parfum bas gamme pulvérisé à outrance pour dissimuler les effluves de sueur, de marcher sur les restes de canettes, de trébucher sur les racines d’un arbre qui tente de sortir de son étreinte de béton pour retrouver la clarté … Les yeux fumés est le roman de la nervosité, celle de l’urgence, l’urgence de sortir d’un contexte néfaste à commencer par celui de la famille. Philippe est un fantôme qui passe de son lit au sofa sans qu’aucun membre ne se soucie de lui, pas même sa mère qui n’a d’yeux que pour son frère aîné et sa « réussite ». Il cherche alors un semblant de réconfort chez Flora autour d’une tasse de thé, symbole réconfortant qui ne dure que quelques minutes.

Sur la grande dalle de béton où les pieds de la tour ont été scellés en rond, les racines de deux arbres vaincus suffoquent encore entre deux parpaings

Noir c’est noir

Pour sortir ce personnage d’un cadre gris et étouffant, Nathalie Sauvagnac lui offre un compagnon de bar et de banc : Bruno. Elle lui prête des aventures rocambolesques, celles d’un Don Quichotte, d’un menteur, d’un usurpateur. Il représente le paradis perdu, celui que Philippe n’atteindra jamais. Bruno est le divertissement de son univers, cette pointe folie qui y ramène de la couleur. Elle multiplie d’ailleurs les dialogues entre eux comme pour mieux nous faire saisir l’extravagance de ce personnage. Mais là encore l’autrice persiste à noircir le tableau et fait de cette touche de couleur une tâche de sang, la « marque du mal », le symbole de l’emprise d’une cité sur les individus qui y gravitent. Bruno commet l’irréparable, l’acte sexuel non consenti au milieu de détritus. Et c’est à ce moment là que tout bascule. Les moindres petites choses qui permettaient encore à Philippe de sortir la tête hors de l’eau s’enlisent elles aussi dans la tourmente.

L’écriture de Nathalie Sauvagnac est le reflet de cette histoire : brut, cassante, violente, familière et acérée. La lecture est rapide et rappelle l’urgence de la situation de Philippe, celle de quitter ces lieux. Elle donne la sensation d’avoir les mains sales, le cœur lacéré et l’esprit enfumé.

2 commentaires sur “« Les yeux fumés » : les bas-fonds d’une banlieue sous une plume acérée et familière

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