Impressions littéraires

« L’Albatros » : Nicolas Houguet insuffle à son écriture une magie céleste et pose les accords d’une mélodie sincère

Ma première rencontre avec Patti Smith remonte à 2014. Il y avait alors une rétrospective au Grand Palais dédiée à Robert Mapplethorpe. A l’époque, je travaillais pour Arts Magazine et devais rendre un article pour l’édition du mois suivant. Je connaissais les deux artistes de nom sans jamais m’y être vraiment intéressée. Je me rappelle encore de ces clichés noir et blanc d’une puissance incroyable, de cette petite pièce interdite au moins de 18 ans avec des photos de Robert plus « indécentes » qui me fascinaient. Et parmi les portraits exposés, celui d’une jeune femme androgyne à la Birkin d’un naturel fougueux séduisant, d’une grâce inconsciente. Et à quelques pas de là, son reflet avec quelques rides supplémentaires, sa chevelure troquant le noir corbeau de sa jeunesse pour un blanc argenté …

Une véritable apparition répondant à quelques questions de journalistes présents pour l’inauguration. Je me souviens être resté saisie par cette beauté si pure, si honnête, si déstabilisante. Sa seule présence ne mentait pas. Je n’ai pu m’empêcher de la suivre du regard, de l’observer telle une œuvre d’art. J’étais chamboulée et ai ressenti une faim insatiable, une boulimie, une envie de lire, de voir, d’écouter cette artiste et d’en saisir l’insaisissable. J’ai acheté Just Kids dans la foulée, l’ai dévoré l’après-midi même. Il est devenu mon livre de chevet, ma Bible, ma plus belle citation, la projection d’une âme emprisonnée dans un passé que j’aurais aimé explorer. Patti Smith est alors devenue une révélation, ma révélation.

Résumé :

Mardi 20 octobre 2015. À l’Olympia, la foule se presse pour aller écouter Patti Smith. Nicolas emprunte une coursive, fait rouler son fauteuil jusqu’à l’ascenseur et s’installe au milieu des gradins, au-dessus de la table de mixage – « absurdement placé, comme toujours ». C’est la première fois qu’il se rend seul à un concert. Dans la fosse, invisible, se trouve celle qu’il a aimée et qui est partie. Soudain, Patti Smith entre en scène. Elle a soixante-huit ans, la puissance des sorcières, le regard sauvage. Gloria ! Sa voix est un ciel dans lequel Nicolas s’élance les yeux fermés. Il y retrouve l’enfance, les peines et les joies, les chers disparus, les histoires d’amour, les rêves d’un corps empêché. Il y retrouve tous les poètes, les chanteurs et les écrivains qui lui ont donné une place dans le monde. Il s’y retrouve lui.

Patti Smith, c’est quelqu’un qui te rappelle qui tu es. Une partie de ton âme qu’elle porterait dans la voix, dans la plume et dans sa présence sur terre.

Quand un concert fait naître les évocations du passé

J’ai lu tous ses écrits sans exception mais jamais rien à son sujet écrit par un tiers, un regard extérieur porté sur Patti Smith. Je partage la vie d’un afficionado de Bob Dylan. Benjamin suit les tournées de Zimmerman depuis quelques années déjà. Nous nous sommes retrouvés autour de ces deux figures des années 70 qui persistent encore aujourd’hui à nous bercer de leurs textes criants. Il y a quelques semaines il a bien entendu acheté le numéro de Rolling Stone avec le Bob de 75 en couverture annonçant un papier autour de la sortie du film-documentaire de Scorsese la « Rolling Thunder Revue » et du bootleg des lives et enregistrements inédits de la même année. Et dans ce magazine, se trouvait une interview de Nicolas Houguet interrogé sur la parution de son autobiographie musicale L’Albatros (Editions Stock) du même nom que son blog. C’est Benjamin qui m’a donc appris l’existence de ce livre avec comme point de départ du récit le concert de Patti Smith à l’Olympia le mardi 20 octobre 2015.

Ce qui me touche chez Patti, c’est ce cri, ce désespoir presque primal et poétique, ce rythme qui s’emballe comme le galop d’un cheval devenu incontrôlable

Dans cette autobiographie musicale, Nicolas Houguet nous confie une déception amoureuse avec une certaine E. Tout commence avec cette belle rencontre passionnelle, artistique et musicale. Tous deux se retrouvent autour d’un attrait commun pour Patti Smith notamment. Pour l’auteur et E. se retrouver lors de ce concert symbolique – année anniversaire de la sortie d' »Horses » et naissance d’Arthur Rimbaud, « son amant secret »- signerait définitivement la fin de leur histoire. Lui est assis près de la régie. Elle est dans la fosse. Il la sent sans la voir. Et avant de trop focaliser sur cette présence déstabilisante, il décide de lâcher prise et de se laisser porter par cette « séance de spiritisme ».

C’est par la musique que je me suis métamorphosé d’abord

Vous est-il déjà arrivé de lire un ouvrage qui semble s’adresser à vous ? Qui vous touche tellement au cœur que vous auriez pu ou auriez aimé écrire ces mots ? C’est exactement ce que j’ai ressenti en lisant L’Albatros. Je me suis instantanément retrouvée à Rome, en mai 2017, à L’Auditorium Parco della Musica. Mon premier concert de Patti Smith. Une rencontre en live la plus intense de ma vie. Un lâcher prise total. J’ai eu le souffle coupé, des larmes de joie à n’en plus finir, une délivrance du corps et de l’esprit. Plus personne n’existait autour de moi. J’étais face à Patti Smith. Cette prêtresse désinvolte, élégante, délicate, insoumise et spirituelle. Assister à cette messe, c’est entré dans une transe incontrôlable qui vous prend aux tripes. Une séance de méditation doublée d’un jeûne. Votre âme n’a besoin de rien. Toute sa nourriture se trouve sur scène. Sortir d’un concert de Patti, c’est y penser et en parler des jours, des semaines, des mois après. La digestion est lente et succulente.

Nicolas Houguet confie l’intime et le sensible

Nicolas Houguet évoque tout cela. C’est un homme face à l’éternité. L’éternité des paroles qu’il connait si bien et qu’il capte chanson après chanson. Il ne cherche pas à les décortiquer, à analyser chaque mot. Non. Il les saisit d’un point de vue très personnel, comme les composantes d’un rêve en couleurs, les nuances d’un passé cousu dans ses tripes. Il les prend une par une, telles qu’elles apparaissent sur la setlist de ce 20 octobre. Il laisse divaguer son esprit vers des souvenirs enfouis, des évocations, des apartés pensives, son enfance, son frère, ses parents, la maison de ses grands-parents, son handicap, son adolescence quand il découvre le rock et le titre « Gloria ». « Dans cette chanson, il y a ma naissance, la vraie. Dans la voix de Patti Smith, j’ai cessé de me fuir. J’ai retrouvé l’urgence et le présent. Celui qui donne du souffle. Celui qu’on sent passer ».

Nicolas Houguet se révèle, sort de sa carapace pour nous offrir l’intime et le sensible, nous offrir sa passion pour la musique, nous offrir sa volonté, celle d’aller au delà de son handicap pour franchir l’inaccessible. Il ne s’agit pas ici pour l’auteur de prendre une chanson et d’y trouver une chronologie liée à son histoire personnelle. Imaginez plutôt un journal intime chargé de réminiscences aléatoires qu’il aurait sculpté dans sa mémoire afin d’en accorder tous les détails.

C’est une montée incroyable. un rush. Je sens mon pouls s’accélérer. Ça s’emballe dans le fond de la gorge. Tout s’ébranle. je danse, je lève, les bras, je me joins au grand cri, au rythme qui m’embrase la paume des mains

Grâce à lui, j’ai la sensation d’avoir découvert Patti pour la seconde fois, d’avoir retrouvé toutes mes premières fois avec ses livres, ses chansons, ses apparitions, ses mains effectuant des volutes délicates remplissant le vide autour d’elle. L’auteur parle de lui à travers les chansons de l’artiste, mais il parle également d’elle à travers lui-même. Il écrit sur les fantômes qui entourent Patti Smith et qui renaissent de leurs cendres quand elles chantent. Elle les invoquent : Fred Sonic Smith, Arthur Rimbaud, Robert Mapplethorpe, Allen Ginsberg, William Burroughs, Jack Kerouac – « l’un des rares bouquins que j’aie lu plusieurs fois » en parlant de Sur la route. Elle chante pour les morts et les vivants, elle est leur réincarnation et se plait à les rencontrer dans les cimetières aux pierres abandonnées.

L’auteur rend un hommage. Un hommage poétique à Patti Smith. Son écriture l’est et nous fait voyager dans une bulle à la fois légère et puissante, une bulle comme une délivrance avec sa beauté et ses imperfections. J’ai été à la fois émue et surprise. Volontairement, je n’avais pas lu l’interview de Nicolas Houguet avant la lecture et ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Le cadeau n’en fut que plus intense. L’Albatros est un véritable coup de cœur. L’auteur insuffle à son écriture une magie céleste et pose les accords d’une mélodie sincère.

Et dans mes nuits les plus pures, je rêve encore « de longues marches dans le désert » avec Patti et Nicolas …

 

 

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