Impressions littéraires

« Blood Sisters » : Jane Corry, une dentellière tissant avec fluidité les angles tranchants d’une sororité escamotée

Après La disparition d’Annie Thorne, me voici avec une nouvelle parution chez Pygmalion, Blood Sisters de la journaliste Jane Corry. Je n’ai pas lu son premier roman La femme de mon mari mais je peux vous dire qu’après avoir refermé son deuxième roman, je vais vite me le procurer. C’est une vraie partie d’échec qui se joue sur un plateau tout tracé par une sororité escamotée par les secrets, les trahisons, les tromperies et la mort. Une sororité entre deux personnages principaux : Kitty et Ali.

La première est aujourd’hui handicapée avec une perte de motricité quasi totale. La seconde est une artiste talentueuse spécialisée dans le vitrail qui va se retrouver à donner des cours de dessin dans une prison – un détail qui n’est pas sans rappeler la propre histoire de Jane Corry qui a été quelques années écrivaine résidente dans une prison pour hommes.

La première a la vérité enfouie en elle mais ne peut l’exprimer. La seconde détient la vérité mais se refuse à la dévoiler. Se joue alors un plan d’écriture incroyablement bien ficelé sans jamais tendre vers la simplicité des éléments qui s’imbriquent malgré eux avec une belle fluidité malgré des angles tranchants.

Résumé :

Un matin ensoleillé de main, trois petites filles sont sur le chemin de l’école. Une heure plus tard, l’une d’entre elles est morte. Quinze ans passent. Kitty vit aujourd’hui recluse dans une maison de repos et en elle-même. Elle n’a en effet aucun souvenir de l’accident qui lui a fait perdre l’usage de la parole. Alison, quant à elle, enseigne l’art et semble bien aller. Pourtant, les apparences sont trompeuses. Instable et fauchée, elle décide de postuler à un emploi d’enseignante dans une prison pour hommes. C’est l’occasion idéale de se remettre à flot et de réparer les pots cassés. Mais quelqu’un, dans l’ombre, les observe. Quelqu’un qui cherche à se venger de l’accident survenu ce fameux matin de mai et qui n’arrêtera devant rien pour faire éclater la vérité.

Les masques tombent en douceur

L’ensemble des personnages créés par Jane Corry pour Blood Sisters porte un masque. Aucun n’échappe à cette particularité narrative qui nous tient vraiment en haleine. Le beau-père David, Ali, sa demi-soeur Kitty, sa mère, Johnny, Crispin … Je ne vais pas vous décrire ici quels rôles ils jouent dans le roman mais l’auteure s’amuse au jeu de la dissimulation avec chacun d’entre eux pour faire progresser le dénouement en douceur sans pour autant écrire des passages à rallonge dont on se passerait bien.

Tous dissimulent un morceau du puzzle qu’ils ne livrent que par l’interaction et la confrontation avec l’autre détenteur de secrets. Mais qui va se dévoiler le premier ? C’est toute la subtilité de Blood Sisters et la tragédie de ce roman. Le fameux « et si … » ou comment l’action de chacun a un effet domino sur la suivante. Une stratégie narrative payante de la part de Jane Corry qui tisse avec un fil de soie des canevas de vie qui s’entremêlent, s’entrechoquent, se croisent, se malmènent depuis ce jour tragique, l’accident dont personne ne semble avoir la même version.

Comme elle les chérissait ses rêves ! Ils lui permettaient de courir, de faire du vélo, de nouer ces saletés de lacets, de pourchasser les goélands qui éclaboussaient sans cesse les carreaux

Le cri du silence

Malgré un soin tout particulier apporté à la construction des personnages qui font l’essence même de Blood Sisters, Jane Corry a porté une attention toute particulière à Kitty, cette jeune femme polyhandicapée des suites du fameux accident. Plutôt que d’en faire une victime et d’inciter le lecteur à s’apitoyer sur son sort, elle en fait un être plus intelligent qu’on ne le croit avec une capacité virale à mener son monde par le bout du nez.

Elle ne peut pas s’exprimer. Elle ne fait que baragouiner des phrases incompréhensibles soulignées par des traits de bave intempestifs et des mouvements de mains et de tête irréguliers, violents et déstabilisants. Pourtant, le lecteur a accès à ses dires tels qu’elle les formule dans son esprit. Ses réponses, ses interactions verbales nous arrivent très clairement, seuls les personnages qui l’entourent ne comprennent pas ce qu’elle souhaite exprimer. Jane Corry met le lecteur dans la confidence et ne perd pas une occasion de nous offrir les clés avant tout le monde. Un subterfuge narratif que je trouve plutôt habile et malin.

Ce deuxième roman de Jane Corry, Blood Sisters, est une vraie petite perle, de la dentelle teintée d’animosité, de cruauté, de doubles jeux … Si le titre peut prétendre à un thriller sanguinolent, éclaboussant chaque page d’un jet rouge et chaud, il n’en est rien. Il est question ici des liens du sang, de ceux que nous pouvons créer inconsciemment et dans lesquels il est facile de se perdre et de commettre l’irréparable.

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