« La première fois que j’ai été deux » : bulle anachronique entre musique et littérature

Je lis peu de romans jeunesse. Bien que je ne sois jamais déçue, je pense rarement à jeter un oeil dans ce rayon. Le dernier en date, Oh Boy de Marie-Aude Murail. Une pépite ! Puis j’ai vu apparaitre sur les réseaux sociaux cette couverture jaune du premier manuscrit de Bertrand Julien-Nogarède, « La première fois que j’ai été deux ». La curiosité a fait le reste du travail et me voici sur les hauteurs du Lac d’Annecy, en plein soleil, à dévorer ce dernier né des éditions Flammarion Jeunesse.

A travers les yeux de Karen

Je l’avoue, j’avais quelques craintes. L’appréhension de plonger dans une histoire d’amour édulcorée et impossible bourrée de clichés, un peu à la Twilight. Mes « a priori » se sont rapidement évaporés très certainement grâce au personnage de Karen, une jeune femme sérieuse, mature, solitaire, dotée d’une forte personnalité et d’un talent certain pour l’écriture. Elle vit seule dans un presbytère, en compagnie de sa mère, entourée de milliers de livres. Elle ne ressemble à aucune autre lycéenne malgré une amitié de longue date avec Mélanie – alias Meloune – sacré phénomène cumulant les histoires bancales. L’auteur ayant choisi de rédiger ce roman du point de vue de Karen, où le « je » et le « nous » sont de rigueur, il est plus aisé de se glisser dans la peau du personnage. Un choix malin qui nous happe immédiatement et nous prend par la main.

Tu sais bien que je préfère la solitude à des expériences sans intérêt

Si pour Karen la littérature est au centre de son existence, pour Tom, un franco-anglais du même âge, aucune journée ne pourrait se passer de musique. Son père vient de décéder et cet événement tragique le contraint à quitter l’Angleterre pour s’installer en France et intégrer le même lycée que l’adolescente. Si Karen baigne dans Flaubert, Cohen, Stendhal et Tolstoï, Tom lui est un mod à cravate, blazer et parka avec, dans les oreilles, les très célèbres et incontournables Paul Simon, The Jam, The Who, The Kinks. Les tendances musicales du garçon passent pour la bande originale de ce roman et quand on connait le passé très rock de l’auteur, nous ne sommes pas surpris.

Une bulle anachronique entre Austen et Davies

Les deux adolescents vivent dans cette bulle anachronique, se reconnaissent et l’histoire ne tarde pas à créer un lien très particulier entre ces deux âmes perdues dans une époque qui ne semble pas leur correspondre. Dans ce décalage, nait une histoire d’amour spirituelle et intellectuelle que personne ne comprend. Juchée sur la Lambretta de Tom, Karen voit défiler ses premières fois tout en douceur entre la France et Londres, entre un échange épistolaire et l’ironie d’une discussion bien trempée.

Certains moments de notre existence garderont à jamais une intensité particulière, une vibration dont les ondes continueront à nous parcourir longtemps après.

J’ai vraiment apprécié la direction prise par Bertrand Jullien-Nogarède. Nous sommes bien loin des romans à l’eau de rose. A 17 ans, Karen est à la croisée des chemins entre un avenir d’écrivain qu’elle souhaite accomplir et les considérations amoureuses de son âge qui tendent à émouvoir les coeurs les plus purs. A travers Tom Darcy, l’auteur fait d’ailleurs un clin d’oeil à Jane Austen et son personnage de Darcy dans Orgueil et Préjugés. J’ai eu le sentiment de retrouver de l’écrivaine anglaise dans Karen, d’y saisir la critique du sentimentalisme, la dépendance féminine vers laquelle tend l’adolescente à la fin du roman.

Pour un premier roman, qui plus est « jeunesse », Bertrand Julien-Nogarède s’en sort très bien. Il ne passe pas à la trappe l’effort d’écriture au profit d’un récit « cul cul la praline » bien au contraire. Il fait de ces deux adolescents, deux êtres dotés d’une pensée, d’un recul suffisant sur le monde qui les entoure pour tracer leur propre chemin. Il a réussi à mettre de lui-même, de sa propre histoire musicale sans jamais tomber dans une vision paternaliste et éducative. Le mot est juste et l’émotion trouve son équilibre sans jamais tomber dans le mélodrame amoureux.

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2 commentaires sur “« La première fois que j’ai été deux » : bulle anachronique entre musique et littérature

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    1. Les réseaux m’ont fait craquer !! Je l’avoue ! Je n’avais pas lu de romans pour ado depuis une éternité et j’ai immédiatement compris pourquoi il a tant de succès

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