David Foenkinos / L’art, masque de beauté dissimulant une fureur inavouée

Je dois bien l’avouer, je n’avais jamais rien lu de David Foenkinos. Je connaissais l’auteur de nom. J’avais bien sûr entendu parler du film La Délicatesse, une adaptation, réalisée par ses soins, de son propre manuscrit du même nom, avec à l’affiche Audrey Tautou et François Damiens.

Son dernier roman, Vers la beauté, m’a totalement retournée. Dès les premières pages, nous sommes en compagnie d’Antoine Duris – non, Romain Duris n’a rien à voir avec ce personnage-, un professeur émérite aux Beaux-arts de Lyon qui se retrouve gardien de salle à Orsay au moment même où une exposition temporaire consacrée à Modigliani, son sujet de thèse, fait son entrée au musée.

Antoine, l’insignifiant personnage, clé de l’histoire

Au fil des descriptions, des silences d’Antoine qui ne trouve jamais rien à dire, des indices sur sa personnalité et ses déboires amoureux, j’avais la sensation de voir Michel, le personnage interprété par Bruno Podalydès, dans Comme un avion. Un homme dans son monde, volubile, pudique, surchargé de pensées intérieures, un épouvantail avec une drôle de dégaine dont les observateurs sont partagés entre bienveillance et moquerie. Un personnage auquel on s’attache immédiatement et qu’on imagine suivre dans cette reconstruction parisienne, une échappatoire à une séparation difficile.

Vers la beauté commence avec douceur dans un nuage de rencontres entre Fabien Frassieux guide au musée « sans grande consistance mais qui semblait faire son travail avec une réelle conscience professionnelle », Alain, un collègue surveillant de salle dont le visage « sans être disgracieux ressemblait à un roman dont on n’a pas envie de tourner les pages », Mathilde Mattel, la DRH des lieux, Eléonore, sa soeur inquiète, Sabine, une des administratrices de l’école et Louise, l’ex-femme. Mais ce qui semble être le récit d’un homme qui change de vie pour sauver ce qui reste de lui-même bascule littéralement et sans prévenir.

Elle comprenait la puissance cicatrisante de la beauté. Face à un tableau nous ne sommes pas jugés, l’échange est pur, l’oeuvre semble comprendre notre douleur et nous console par le silence, elle demeure dans une éternité fixe et rassurante, son seul but est de nous combler par les ondes du beau.

Deux destins intimement mêlés

A l’issue de la seconde partie, le point de vue change et nous quittons les yeux d’Antoine pour nous retrouver dans le regard de Camille Perrotin -non, le galeriste Emmanuel Perrotin n’a rien à avoir avec ce personnage-, une jeune femme au talent fou, une artiste, une élève qu’Antoine « trouvait particulièrement brillante ». Son déclic pour l’art : sa rencontre avec La Monomane de l’envie de Théodore Guéricault, « un tableau saisissant qui vivrait en elle longtemps »

Alors que toute l’attention est portée sur Louise son ex-femme, c’est une toute autre beauté qui nous accapare, celle de l’artiste qui façonne son être et son art. Le ton alors plutôt léger, vaporeux, volatile devient plus lourd, plus pesant et plus dérangeant. Camille subit un véritable calvaire avec Yvan, professeur d’arts plastiques – que je ne révèle pas pour les futurs lecteurs. Calvaire qui m’a, je dois l’avouer, donné la nausée.

Nous tirons le fil au fur et à mesure. Nous oscillons entre les périodes heureuses de Camille, ses périodes de noirceur, ses ambitions, ses craintes, sa dépression, ses rémissions. David Foenkinos peint la jeune femme comme un pantin désarticulé. Elle ne tire plus les ficelles de sa propre vie et seul l’art et cette beauté incarnée sont capables d’apaiser sa torpeur. Les passages de Camille activant sa palette sur la toile arrivent comme des respirations, des bulles d’air, des bulles d’espoir. L’auteur réussit parfaitement à saisir sa détresse, à en décrire les moindres aspérités jusqu’à éveiller notre empathie

La fuite n’est pas celle qu’on croit

Les deux dernières parties du roman -il y a en 4- brassent le lecteur. David Foenkinos nous prend par le col et nous dépose délicatement, progressivement dans le tambour d’une machine à laver. Le cycle commence à 60° avec un bon essorage, se poursuit à froid pour finir par un dernier lavage à 30°. Navrée pour l’image mais je l’ai ressenti exactement comme tel, j’ai été en apnée avec Camille et j’ai adoré.

Arrive cet instant où Antoine revient dans le paysage et où nous comprenons le lien, nous comprenons sa fuite et sa raison – qui n’est pas celle qu’on croit. La magie opère alors sans sourciller, d’un revers de la main, nous assistons à la métamorphose d’un homme, à la disparition d’une femme, à la révélation d’un talent.

Vers la beauté fait partie de ces romans qu’il faut digérer avant de pouvoir en parler, ces romans qui nous réveillent, ces romans qui éveillent.

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